Ombreta et Falier
Lundi.
Réveil matinal à l'hôtel, nous faisons partie des gens qui arrivent à l'ouverture du petit déjeuner, 7h30. Il m'arrive même, j'avoue, les jours de très beau temps de regretter que ce ne soit pas plus tôt. Mais bon, c'est déjà un sacré luxe de prendre son petit déjeuner avec un tel choix de buffet. Pendant tout notre séjour, solide petit déjeuner avec une tranche de pain complet, une part de gâteau, un oeuf, un yaourt surmonté de fruits frais (melon, pastèque, pomme, pêche, ...), jus de pomme coupé à l'eau gazeuse, et bien sûr, l'incontournable capuccino.
Il est environ 8h quand nous déposons les clés à l'accueil. Ce matin, c'est Mara, qui nous demande où nous allons aujourd'hui : je lui dit que j'envisage la Viel del Pian au Pordoi. Hum, elle pense qu'il y a encore trop de neige, et elle appelle son frère qui travaille au Passo. Au téléphone, elle lui parle en patois (celui d'Araba), et nous l'entendons prononcer Pordo en lieu et place de Pordoi... elle confirme : trop de neige, c'est dangereux. Elle nous suggère d'aller au rifugio Falier. Hum, pourquoi pas, cela fait des années que nous n'y sommes pas allés (peut-être parce qu'on l'a toujours mauvaise d'y avoir pris une prune - non payée, soit dit au passage).
Nous commençons par quelques courses à la Coop locale - et c'est une déception : le petit magasin a été entièrement refait à l'intérieur, les rayons complètement réaménagés, et nous ne reconnaissons aucun des employés. Le positionnement des caisses n'est pas très pratique pour faire la queue à la sortie. Par contre, surprise : à Caprile, à 1000 m d'altitude, dans une toute petite petite supérette, le kilo de sucre blanc est au même prix que dans les grands supermarchés d'une ville française déservie facilement (soit 1,40 €). Et deux personnes servent le pain et la charcuterie à la coupe.
Maintenant que nous avons de quoi pique niquer, nous prenons la route : direction le passo Fedaia. Le temps est stable, mais pas magnifique. Bien avant le col, nous sortons vers Malga Ciapela, et prenons la direction du camping - c'est là que se situe le parking pour notre départ de rando. Sauf que voilà, en approchant, impossible de ne pas remarquer tous ces véhicules militaires garés, des containers aux couleurs de l'armée, plus loin, des tentes, et évidemment, quelques soldats qui s'affairent. Nous nous arrêtons avant l'entrée du camp. Pourrons-nous passer ?...
Le soldat qui monte la garde s'approche. Il demande ce qu'on vient faire - hum, se promener ! (et vous ?...). Il nous dit de nous garer juste avant le camp, sur le bas côté de la route. Mais... on pourra passer ? - Oui oui, bien sûr ! Bon, alors tout va bien. Nous faisons demi-tour et laissons Partner garée entre la route et le torrent, arnachons les sacs sur notre dos, et c'est parti. Pour commencer, nous traversons donc le camp militaire, qui s'étend sur le parking jusqu'au camping. Il comprend de part et d'autres de la route de nombreuses grandes tentes, dont au moins certaines ont le chauffage. Au sol, des plaques de plastiques emboîtées permettent de ne pas marcher dans la boue. Partout, des petites pancartes indiquent où est quoi et la destination des tentes. Une pancarte indique même : Benessere, relax ! Quel luxe. De part et d'autres, des militaires règlent quelques détails. L'un d'eux est allongé sur une palette portée en hauteur par un manuscopic, et met en place un filet camouflage par dessus des tentes. D'autres discutent par petits groupes - la répartition du travail semble se faire sur le même ratio que dans les TP.
Nous dépassons le camp, puis le camping (pratiquement vide), et rapidement nous devons contourner un chantier qui traite des troncs d'abres abattus sur l'autre versant de la montagne. Une énorme machine les récupère avec sa pince, les émonde, puis les entasse comme des mikados géants - mais bien empilés. Pour éviter de se prendre un tronc, nous suivons donc le "raccourci" plutôt que la route, et traversons un second chantier (désormais terminé : il ne reste que les arbres coupés et empilés). Au niveau de la ferme éponyme (Malga Ciapela, donc !) un troisième chantier est conduit, mais sous un format plus humain, avec des machines moins imposantes. Ici, c'est visiblement en vue de faire tomber les arbres morts du bostryche. Et il y en a un paquet !

Ici, commence vraiment la rando. Car jusqu'à aujourd'hui, c'est bien ici que nous garions Partner. Finalement, ce petit surplus de montée se fait plutôt rapidement, allez, c'est pas plus mal comme ça : cela laisse plus de place aux énormes machines pour tout défoncer. Attendez, c'était ça, l'idée, non ? c'était quand même pas pour que les marcheurs soient tranquilles ? Bref. Nous empruntons vraiment un sentier cette fois-ci pour monter, le raccourci qui monte directement à l'alpage de Malga Ombreta. À notre arrivée, les nuages ont fini d'envahir le ciel, et ça tourne même pas mal au gris menaçant. Malgré cela, devant la Malga une dame d'un certain âge prend l'air devant son café avec les cheveux mouillés : notre fermière dit s'être lavé les cheveux ce matin, elle les laisse maintenant un peu sécher. Je lui demande si les vaches sont déjà redescendues, et oui, elles sont reparties... vers l'Alta Badia, car ce ne sont pas les siennes : elle ne les garde ici que pour la belle saison. Elle n'en a plus qu'une quinzaine, précise-t-elle, car l'alpage s'est réduit ces dernières année, à cause des « matériaux » (materiale) qui dégringolent des montagnes. Par contre, oui, elle a encore du fromage à vendre - nous signalons que nous passerons lui en acheter au retour.

En attendant, direction le Rifugio Falier en passant par le sentier en fond de val. De l'autre côté du lit du torrent (à sec), quelques marmottes nous observent sans s'affoler. Nous sommes les permiers (même si nous sommes suivis de peu par les passagers d'une voiture qui s'est garée juste derrière nous tout à l'heure) et elles savent que nous ne présentons aucun danger pour elles. Arrivés au Falier (2074 m), le temps est très gris, le vent est fort et froid : nous nous abritons pour grignotter quelques biscuits. Ici, la neige persiste encore par petits amas, et le chemin qui monte vers le Pas de Ombreta (beaucoup plus haut, à 2700 m) est visiblement très recouvert de neige. Le refuge n'est pas fermé mais tourne au ralenti, ça sent la fin de saison et les préparations pour fermer. Quand nous quittons les lieux, nous croisons le groupe de trois randonneurs qui nous suivent - eux aussi n'envisagent pas d'aller plus loin, par contre nous ne les reverrons plus : ils se sont sans doute arrêtés manger ici.

Nous repartons par le sentier haut, qui nous permet d'obser encore quelques marmottes, d'un peu plus près cette fois-ci. Revenus près de la Malga Ombreta, je vois un animal à la queue épaisse se précipiter pour traverser le sentier en direction de la ferme. Un renard ? Mais non, tout simplement un chat à poils longs. Il s'installe devant la porte.

Nous le dérangeons pour entrer : c'est là que la fromagère a son atelier. Elle nous vend un bout de fromage (pâte pressée cuite) d'il y a 40 jours, il est d'une belle couleur jaune, présente des petits trous homogènes et semble vraiment bon. Nous discutons un peu : peut-être parce que nous savons discuter fromage et alpage, elle nous demande si nous-même nous faisons les alpages. C'est flâteur mais malheureusement non ! Elle nous parle aussi un peu de sa fille, orthopédiste, qui a fait quelques années d'étude en France grâce à Erasmus. Elle est maintenant installée à Belluno, mais ne se plaît pas... peut-être retournera-t-elle en France.

Nous reprenons la descente par le sentier le plus large, celui qui surplombe la vallée avec une vue bien dégagée vers Malga Ciapela et au-delà. Nous y croisons cinq ou six randonneurs supplémentaires, mais aujourd'hui on voit bien que ce n'est pas la foule. Nous arrivons bientôt au camp militaire, et avons le temps de voir le menu du jour : deux choix de pasta en premier plat, des blettes avec une viande en second... par contre, ce qui semble avoir rebuté les gradés, c'est la mention : « bibite: acqua ». Nous en avons vu quelques uns prendre leur camionette pour couvrir les 200 m qui les sépare du restaurant le plus proche ! Quant à nous qui n'avons pas encore mangé non plus (il est encore tôt, car cette randonnée était bien trop courte pour nous), nous décidons de trouver une table pique nique. Le temps de prendre Partner, que nous nous arrêtons déjà 100 m plus loin : en fait, il y a une aire juste à côté ! C'est là que nous observons le manège des gradés.
En retournant à la voiture, je vais saluer la militaire que nous avons vu ce matin, qui a visiblement maintenant un poste "avancé" par rapport au camp - elle annonce systématiquement par radio les véhicules qui empruntent la route. Je lui demande d'où vient son régiment - le nom ne me dit rien, elle ajoute donc "Merano". Ah, oui là je vois mieux ! Je lui dis qu'ils sont eux aussi des montagnards, et là elle m'annonce que elle, elle est Napolitaine ! Alors forcément, le froid c'est pas son truc. Pas de chance, je pense qu'elle va passer sa journée à faire le planton dehors par temps froid.
Nous reprenons Partner et envisageons d'aller marcher du côté du Fedaia. Mais à peine plus loin sur la route, un panneau annonce que le col est fermé. Quoi, il y a encore tant de neige que cela là haut pour que ce soit fermé ? En fait, nous apprendrons ensuite que le col est fermé non pas à cause de la chute de neige de jeudi, mais à cause des militaires - qui ont privatisé le coin, en quelque sorte.
Nous redescendons, pas d'autre solution (en fait, nous ne le savions pas, mais nous aurions pu monter jusqu'à Fedaia et marcher avant, vers le Padon par exemple). Dans le doute, nous faisons une pause au dessus de Sottoguda. Ça y est, nous avons une idée ! Nous descendons jusqu'à l'hôtel et dépassons Caprile, et c'est à Santa Madona delle Grazie que nous garons Partner. Nous marchons d'abord vers Saviner via la route bituminée - nous remarquons à un endroit une grosse tâche de sang : je me dis qu'un animal a du se faire renverser ici. Quelqu'un nous dira plus tard que c'est un loup qui aurait croqué un chevreuil ici...

À Saviner (environ 1100 m), nous continuons sur un sentier qui monte dans les bois. Je pense identifier de la marjolaine (un origan sauvage, à grosses feuilles), puis de façon certaine, plusieurs pieds d'absinthe (en italien, artemisia, qui correspond à leur genre : armoise). Nous arrivons à Bramezza, un village à moitié abandonné - sans doute du fait de son isolement : aucune route goudronnée ne le relie. Les maisons sont vraiment d'époque, ici.

Nous bouclons la boucle en redescendant de Bramezza par la "route" en gravier qui nous ramène à Santa Maria delle Grazie. Nous faisons une pause goûter très saine (c'est inhabituel !) en dégustant quelques unes de nos poires, que nous avons cueillies et laissées à mûrir dans le coffre de Partner depuis notre départ. Certaines commencent à s'abîmer, mais d'autres ont bon goût. Vu le temps toujours aussi gris et triste, nous filons à l'hôtel profiter du hammam et du sauna.