Dolomiti Geeks

Déracinement de (veli)bobos parisiens rempotés en pleine nature.

mercredi 1 mars 2017, 21:32

Dialecte

L'activité incontournable de Taibon - si vous comprenez l'italien - c'est aller au bar pour discuter. Nous, nous allons uniquement à celui juste à côté de chez nous, près de la Mairie : chez Aldo. Et ce soir, nous avons - entre autre - discuté dialecte.

Car dimanche dernier, c'était jour de Carnaval dans nos vallées, et ici à Taibon, l'évènement s'appelait Carneval dei Boce. Nous l'avons donc interrogé sur le sens de Boce (prononcer : [botché]) : c'est du patois pour dire gamins, et à la sonorité, je dirais que cela ressemble à "gosses".

Du coup, il nous a listé plusieurs façons de dire gosse en dialecte : el bocia / i boce (le gosse, masculin) qui peut dériver en bocetta (petit gosse) et bocione (grand gosse), et son équivalent féminin la balina / le baline. On peut dire aussi el mul / i mui (prononcer : [mouhille]) que je traduirait bien par mioche, et l'équivalent féminin la mula / le mule. Enfin, il y a el tosat (prononcer : [el tosatte]) et la tosata.

Nous avons ensuite dérivé sur cinq façons de dire "bêta" localement. Il faut imaginer au vu du nombre d'habitants tout au long des siècles qu'il y une consanguinité élevée, et que ça doit finir par jouer sur les capacités intellectuelles !... Il y a donc une certaine gradation, une certaine finesse dans la qualification de la bêtise humaine.

Mon préféré, c'est tananai (prononcer : [tananaille]), qui serait quelqu'un de pas bien dégourdi, mais qui peut encore apprendre à force de répétition. Notez que traiter quelqu'un de tananai, c'est déjà insultant ! Ensuite, on peut hausser d'un cran et parler de trau (prononcer : [traou]), et là, c'est un bêta assez irrécupérable : il n'apprendra sans doute jamais. Enfin, viennent trumbai et trina, mais là Aldo n'a pas su nous expliquer la finesse.

Et le 5e mot, alors ? Certains diront qu'il s'agit de truncai. Pour vous expliquer, il faut partir d'une pratique locale : jusque dans les années 60, il était commun d'utiliser pour tout transporter une petite charette de la largeur d'un homme, longue de 1,5 à 2 mètres maxi. Elle pouvait être équipée de roues l'été, et de patins l'hiver : cette brouette inversée était tirée par l'homme lui-même et non pas une bête de somme. Au vu de sa largeur, quand il fallait transporter des ballots de foin, était disposés cinq planches brinqueballantes (trois en largeur, puis deux sur toute la longueur) de telle sorte que la caisse soit élargie de près du double de la surface : c'est le truncai, une structure un peu fragile. Traiter quelqu'un de truncai, c'est donc dire qu'il a la tête... un peu fragile !

En Italie, qui est un pays jeune, on peut encore y entendre beaucoup de dialectes et de patois différents. Mais ils sont petit à petit en train de perdre leurs mots, d'une part parce qu'ils désignent des choses très locales moins utilisées (ici il y a un mot pour des épinards sauvages qui poussent dans les bois...), d'autre part parce que l'italien prend de plus en plus de place chez les jeunes, mais aussi... parce que les patois sont extrêmement locaux. A Taibon, ils comprennent le vénitien - qui peut être qualifié de langue, vu qu'il y avait une république de Venise -, mais parlent un patois local, dont quelques mots sont proches de ceux des vallées voisines, mais dont la plupart incompréhensibles même pour les villages situés à peine 10 km plus loin.

Le patois de Taibon semble issu de toutes les langues possibles : un peu d'espagnol, du vieux français, de l'italien, bien sûr, mais déformé, et quelques mots à sonorité allemande (comme valch : quoi).

Nous pourrions presque comprendre sofer (chauffer), paleto (ou palto, comme un paletot : un manteau), et même... fessacul qui signifie reculer !

Aldo nous dit par ailleurs que certains dialectes vers le nord ressemblent à de l'allemand d'il y a quelques siècles, qu'un village des Pouilles parle le grec ancien, un autre vers le frioul parle Albanais, et que vers Conigliano cela ressemble à du Celte... notez bien qu'un peuple Celte venu de Normandie s'est effectivement installé en Italie du nord autour du IIIe siècle av. JC et ce jusqu'au Frioul, en passant par nos montagnes : l'ensemble étant désigné comme la Gaule Cisalpine par les romains. Bref, enseigner le patois à l'école, vu leur variété, c'est pas gagné !

Il nous a même parlé d'un patois très particulier : celui de la confrérie des rempailleurs de chaises - les conðe (prononcer : [conzxé]). La lettre bizare s'appelle eth, et elle se prononce comme le "th" anglais - d'ailleurs, c'est une lettre utilisée plutôt par les langues scandinaves et insulaires, comme l'islandais. Mais comme elle correspond à la sonorité du patois, certains l'utilisent. Apparamment, le vénitien utilise quant à lui sa variente đ, ou d barré, une lettre dérivée de l'alphabet latin de manière plus directe.

Bref ! Les conðe étaient donc des fabricants et rempailleurs de chaises itinérants, or l'itinérance est un mode de vie relativement dangereux. Aussi leur confrérie s'était-elle inventée un dialecte qui les rendait incompréhensibles des gens à qui ils vendent leurs services, s'offrant ainsi une certaine sécurité et intimité où qu'ils aillent. Ce dialecte s'appelle le conða, tout simplement.

Un dernier mot en dialecte Taiboner ? Avec cette même lettre ð, on peut écrire le mot ðignot (prononcer : [zxignotte]) : clin d'oeil. Alors, à la prochaine : se vedon!